LA GLOIRE DE L'EDÁNKAN
 
   
               

CHAPITRE XXIX

Yamaar et le pendentif

 

 

 

 

 

 

[...]

   Eldeflar fut ému par les paroles du chant, et se souvint que la guerre l’aurait chassé du château de Dafur, causant de grands troubles, s’il n’avait pas suivi Orufis dont le dessein, avec Yamaar, était précisément de ramener la paix.
   Il eut soudain souvenir d’Hénaden, que cette voix protectrice qui s’adressait à un petit frère lui rappela. Il se demanda combien d’années cela lui prendrait pour réaliser son rêve et partir enfin devenir un de ces héros que célébrait la chanson. Il se sentit solidaire de ces familles unies, de ces enfants qu’il fallait endormir le soir, et se dit sous le ciel de la nuit que si lui-même avait été privé de famille, c’était peut-être pour mieux comprendre le danger qui menaçait ces enfants et lutter ainsi avec plus de conviction, si cela lui était accordé, pour la paix.
   Yamaar arriva derrière lui.
 - Tu aimes la solitude, Eldeflar ? lui demanda-t-il.
 - Je ne sais pas, répondit-il en se retournant. Parfois c’est agréable, parfois non.
   Il leva les yeux vers le ciel, et Yamaar l’imita pour voir ce qu’il regardait.
 - On ne voit pas beaucoup d’étoile, commenta-t-il.
 - Il y a des nuages, répondit Eldeflar sans baisser la tête. Mais ce n’est pas grave. N’est-ce pas agréable de voir tant d’espace, tout cet univers au-dessus de nos têtes.
   Yamaar fit un pas en avant et tourna sa tête, toujours fixée sur le ciel noir, d’un côté et de l’autre.
 - Je dois admettre que je ne le regarde pas souvent de cette manière.
   Eldeflar baissa sa tête vers lui.
 - Pourquoi ne nous avez-vous pas dit que vous étiez mage ? demanda-t-il, un peu intimidé. Pourquoi l’avoir caché jusqu’à cette attaque il y a deux jours ?
 - Je n’ai rien caché, Eldeflar. Je suis un Mâyensis, comme tous les sages de l’Assemblée de Sévagil. Et même si j’avais été plus explicite, que cela aurait-il changé ?
 - Un Mâyensis... réfléchit Eldeflar. C’est curieux, j’ai l’impression d’avoir déjà entendu parler d’eux autrefois. Mais j’ignorais que tous les sages en étaient. Si tel est le cas pourtant, pourquoi ne changez-vous pas tout ce qui ne va pas dans ce monde ? Pourquoi n’utilisez-vous pas vos pouvoirs pour empêcher la guerre, pour interdire les injustices !? Si vous êtes Mâyensis, si vous avez tant de pouvoir, pourquoi n’en usez-vous pas pour rendre le monde meilleur ?
   Yamaar avança pour se mettre face à Eldeflar, au bord du fleuve.
 - Tout n’est pas si simple, mon garçon. D’abord, nous avons nos adversaires : les Sujéteurs qui nous font obstacle, mais surtout Arkanisth qui a déjà perverti la magie. Comment pourrions-nous être sûrs désormais de bien agir à chaque fois ? Nous ne savons pas tout du monde, tout sages que nous sommes, pas plus que des raisons de l’injustice, de la souffrance et du mal. Nous avons pourtant confiance en Anuden’Aï, et lui seul a le pouvoir de refaire le monde. Notre pouvoir à nous sert d’autres buts, à notre mesure. Nous devons nous soumettre à Sa volonté, qui pour l’instant n’est pas de contraindre le monde au bonheur.
 - Alors votre pouvoir est vain ?
 - Peut-être bien. Mais nous cherchons à venir en aide aux hommes. Nous pouvons les fortifier, nous pouvons agir contre Arkanisth et contre ses esclaves, et nous pouvons repousser le mal et l’injustice quand ils passent à portée de notre action. Est-ce déjà si mal ? Regarde nous, aujourd’hui nous poursuivons une merveille qui a le pouvoir de ramener la paix. La paix ne peut surgir d’un bâton de magicien comme ces éclats de lumière que tu as vu dans la forêt, mais nous la conquérrons par notre labeur, en unissant nos intelligences, en usant de nos pouvoirs lorsque c’est nécessaire, et en tenant bon malgré tous les obstacles.
 - C’est ce que vous dites, pourtant vos pouvoirs vont bien au-delà de quelques éclats de lumière intense ! J’ai entendu des récits quand j’étais petit !
- Veux-tu les croire eux, et moi non ? Et puis quoi ? Voudrais-tu que je contrôle ton attitude, par exemple, qui après tout est susceptible d’engendrer du mal, si j’étais impatient ou trop fier pour supporter tes remarques ? Pourquoi ne te contraindrais-je pas à te montrer plus courtois et moins fatiguant envers moi ? J’en ai le pouvoir prétends-tu ? En as-tu, toi, le désir ? Voudrais-tu éviter ce mal au prix de ta liberté ? Tu ne serais plus rien qu’une marionnette entre mes mains ! Si c’est là le monde meilleur que tu nous crois capable de produire, sois bien assuré que ce serait un triste monde. Mais je te rassure, aucun de nous n’avons un tel pouvoir. Pas même Arkanisth ! Et son maître dans toute sa puissance ne pouvait imposer pareille domination si sa victime ne lui offrait sa volonté, dans son ignorance. Alors elle était aliénée, mais il fallait du temps pour que cela devienne irrémédiable, tant l’esprit humain est puissant.
 « On raconte que ce fut là le projet du maître d’Arkanisth, celui qu’on appelle aujourd’hui le mort-Dragon, quand il vit les hommes apparaître que de vouloir les conduire vers le bonheur selon son propre entendement, qui était bien supérieur à celui des hommes, et en les dirigeant malgré eux. Il n’avait pas confiance dans les plans d’Anuden’Aï. Et c’est de lui que sont nés tous les maux de notre monde ! Pour ma part je ne crois même pas qu’il ait voulu le bien des hommes à l’origine, mais plutôt sa gloire propre ! C’est pourtant une version qui est toujours avancée ici ou là. »
 - Le mort-Dragon, répéta Eldeflar. Existe-t-il réellement ?
 - Il a fréquenté notre monde, il a dupé les hommes, puis les a combattus quand ces derniers découvrirent, trop tard, qu’ils avaient été trompés. Il en a été enfin rejeté par ses semblables, les Edarë, mais leur lutte défigura le monde.
   Mais Yamaar n’était pas venu rejoindre Eldeflar pour lui parler de ces temps immémoriaux. Il prenait plaisir à connaître Eldeflar, mais un mobile plus insistant l’avait motivé. Il profita des questions d’Eldeflar pour en arriver là où il voulait en venir.
 - Mais tu es bien sévère pour les Mâyensi. Sais-tu que Dénédar, l’homme que nous recherchons et que tu appelles ton père, est lui-même un Mâyensis ?
   Eldeflar fut estomaqué par cette annonce, et ne s’aperçut pas qu’à nouveau Yamaar faisait peser un étrange regard sur lui.
 - Si tu étais le fils de Dénédar, reprit Yamaar en se tournant vers le fleuve, tu serais toi aussi un Mâyensis, ce qui n’est pas le cas. Sache que nous pouvons observer les auras des hommes, comme de tout ce qui vit, et que parmi eux les Mâyensi possèdent une aura très singulière qu’il est aisé d’identifier. Tu n’en as pas de traces. Pas une once ! C’est pourquoi j’ai beaucoup de mal à croire que le Dénédar que nous recherchons soit celui que tu appelles ton père. Pourtant, même ainsi, il demeure beaucoup de coïncidences troublantes, et je suis sceptique avec les coïncidences.
   Yamaar fixa Eldeflar pour finir sa phrase :
 - Il existe cependant une façon certaine de savoir si Dénédar ton père est celui que nous connaissons, dit-il d’un ton sévère. Ton pendentif !
 - Pourquoi ? demanda Eldeflar qui avait vu venir la question. Pourquoi ce pendentif est-il la clef de vos interrogations ? Il me semble bien que vous vouliez le voir avant même de vous soucier de mon identité.
Yamaar inclina la tête.
 - C’est vrai. Ce pendentif m’intéresse, mais il peut aussi être la réponse aux difficultés que nous pose ton identité. Tu as le droit de savoir, alors écoute ! Te souviens-tu de tout ce que j’ai dit au sujet de l’Edánkan après Saule ? J’ai parlé de la cité d’Alseîgath où les pierres avaient été rassemblées avant d’être rendues puissantes, et d’où elles ont été élevées. L’Edánkan devait pouvoir être déplacé, et son pouvoir devait être souvent voilé pour permettre aux hommes de retrouver la douceur reposante de la nuit, et pour leur éviter aussi d’être transpercés par sa prodigieuse lumière. Aucun héros, fut-il le plus vertueux, ne pouvait se prévaloir de n’avoir en son âme aucunes ténèbres. La lumière de l’Edánkan pouvait devenir terrible pour l’homme. Il fallait donc pouvoir constamment en garder le contrôle. Les sages bleus furent bientôt trop occupés pour ne plus pouvoir exercer ce pouvoir en toute liberté. Il leur a fallu permettre aux autres sages, qui leur étaient de très loin inférieurs, d’avoir autorité sur l’Edánkan. Un objet fut fabriqué, dans lequel furent mis les pouvoirs qui permettraient aux autres sages de contrôler l’Edánkan. L’objet a plus tard été transformé en collier pour être transporté et utilisé avec plus de facilité.
 « Mais lors du sac d’Alseîgath, les sages qui en avaient la charge ont été abattus et l’objet a été perdu. L’assemblée pense pourtant qu’un Mâyensis a réussi à le retrouver dans les décombres d’Alseîgath. Il s’agissait d’un grand guerrier, nommé Hodar, dont le corps fut retrouvé après la Guerre des Rivages. C’était aussi le père de Dénédar. Un témoin croit avoir vu Hodar remettre une partie du collier à ce dernier quelques années plus tôt.
 « Mais l’Assemblée pensait jusqu’alors le précieux objet détruit depuis des années, et un autre plus puissant avait été confectionné depuis par les sages bleus. Cette révélation fut néanmoins inquiétante, car ce premier objet de puissance ne devait pas être utilisé par n’importe qui. Nous pensons qu’après la mort de Hodar, Dénédar est entré en possession de la totalité de l’objet, et c’est alors qu’il a disparu. Mais le pendentif que j’ai aperçu sur toi à Saule ressemble beaucoup à une partie de cet objet. C’est pourquoi depuis ce moment je cherche à mieux l’observer. Me permettrais-tu enfin d’y regarder de plus près ? ajouta-t-il en tendant légèrement sa main ouverte.
 - Que ferez-vous si c’est bien ce que recherchez ?
   Yamaar prit le temps de réfléchir.
 - Et bien, il ne me servirait à rien de te le prendre, puisque tu es avec nous sur les routes. Je pense aussi que, si c’est réellement le précieux objet que nous recherchons, Dénédar savait ce qu’il faisait en te le confiant. Je te le laisserais donc, même si je découvrais l’objet le plus inestimable du monde.
   Yamaar pensait que si vraiment une telle chose se produisait, il enverrait Eldeflar sous escorte à Sévagil. Eldeflar de son côté avait songé depuis ses précédentes discussion à un moment propice pour permettre à Yamaar de voir son pendentif. Après ses dernières paroles, il n’hésita pas beaucoup.
   Il saisit sa chaîne pour retirer le pendentif de son cou, mais eut une hésitation en sentant l’étoile glisser sur lui. Il abaissa un peu les bras en fixant Yamaar, puis retira finalement son pendentif et le posa dans la main de Yamaar. Il ressentit comme un arrachement au moment où l’objet d’argent toucha la paume de sa main, et son regard trembla un peu. Mais Yamaar ne s’en rendit pas compte, tout absorbé qu’il était dans la contemplation de l’étoile à quatre branches, attachée à une chaînette gracieuse qui retombait hors de sa main. Il le saisit, le retourna, et l’observa méticuleusement. Puis il le laissa pendre en le saisissant par sa chaîne. Il souffla dessus, et le fixa soudain avec intensité, et Eldeflar vit à nouveaux, très clairement dans l’obscurité, ses yeux changer de couleur comme si un feu intérieur venait donner une coloration chaude au regard du mage.

 


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